C’est qui ?

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Texte publié dans le journal « Hector » de la M.A. de Villeneuve-lès-Maguelone

A Marseille, dans le quartier populaire de la Belle de Mai, le 1er Janvier 1921, un artiste nous est né. En 1935, âgé de 14 ans, il a la chance de pouvoir suivre les cours de l’École des Beaux-Arts de la ville avec Raymond Normand puis, en 1943, l’École nationale des Beaux-Arts de Paris dans l’atelier Marcel Gimond. Il occupe un atelier dans un ancien bordel de la rue de l’Échaudé dont les chambres sont attribuées aux étudiants.

Dès 1947, il fait du modelé et travaille le plâtre sur cadre métallique. En 1952, il fait ses premiers essais de soudure sur des ferrailles qu’il récupère chez le maître ferronnier Hannesse de Pantin qui a pour unique élève un jeune poète particulièrement doué : un certain Jean-Pierre Duprey qui apprend pendant quatre ans, à Pantin, son métier de sculpteur. Ceci avant son suicide dans son atelier, 21 avenue du Maine à Paris. Chez ce ferronnier, le Marseillais récupère, avec Duprey, des barres et autres ferrailles, avant de se rendre ensemble en banlieue du côté de Villetaneuse où le jeune poète, auteur de La poésie et son double, illustre ses écrits des photographies de ses sculptures utilisant, comme chez son ami, le sculpteur Gonzalez, le fer soudé. Ces deux sculpteurs suivis par Picasso conseillent le Marseillais de laisser tomber sa série des Insectes afin de donner du mouvement à sa sculpture pour sortir des sentiers battus. Or, le Marseillais apprécie, lui aussi, Pablo Picasso à qui il rend hommage avec un humour à la Duprey (apprécié par André Breton) et par son Centaure exécuté en 1987 Place de la Révolution.

Après son happening hautement compressif au Musée des Arts Décoratifs de la ville de Paris en 1970 et dans plusieurs galeries, au gré de ses rencontres avec des artistes comme Anita Tullio de la Villa Saint-Jacques à Paris, Mimmo Rotella, Niki de Saint Phalle et Gérard Deschamps, il passe des Empreintes humaines aux Compressions puis, bis repetita, aux Traces inspirées d’Armand de l’École de Nice pour enfin se consacrer à son œuvre majeure qui fleure bon son trophée oscarisé pour le cinéma depuis 1976.

Il est toutefois une sculpture de bronze de 3,8 kg réalisée sur le pouce, fondue par Bocquel en Normandie. Et ce, depuis près de 40 ans, à la demande de l’Académie des César. 25 statuettes sont annuellement distribuées dans leurs disciplines respectives. La dernière, le 28 février dernier lors de la 39ème édition des rendez-vous de la profession cinématographique française au théâtre du Châtelet à Paris.

Vous l’avez compris : nous parlions de :  César Baldaccini, dit César.

Claude

L’A9 voit double

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texte publié au journal « Hector », Centre scolaire de la Maison d’arrêt de Villeneuve lès Maguelone

Le plus grand chantier autoroutier de France estimé à 780 millions d’euros

Près de la ville de Mauguio, le premier ouvrage d’art, premier d’une série de 60 ( !), dans le cadre du doublement de l’A9 devrait sortir de terre en juin prochain.

La livraison complète est prévue pour 2017.

Il faut savoir que ce tronçon d’autoroute supporte actuellement 100.000 véhicules par jour.

Le plus grand chantier autoroutier de France estimé à 780 millions d’euros et qui devrait générer jusqu’à 1500 emplois, est conduit sous la houlette de la société VINCI, connue à l’échelle internationale.

Cette gigantesque transformation prendra en compte le retour d’un oiseau migrateur, rare et menacé : LE COUCOU-GEAI (photo ci-jointe).

Ce souci de préserver les trajets des oiseaux migrateurs, les plantes et même les papillons est une première en France. Pour ce faire, le maître d’ouvrage de l’opération a nommé à temps complet une salariée pour cette mission de préservation migratoire d’une part et pour recevoir les doléances des futurs usagers d’autre part.

Nous aurons évidemment l’occasion de revenir sur ces importants travaux de ce chantier constituant un indéniable enjeu économique susceptible d’irriguer efficacement la région.

Claude

 

À Villeveyrac, une fromagerie de chèvres bio

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texte publié au journal « Hector », Centre scolaire de la Maison d’arrêt de Villeneuve lès Maguelone

Dès ses premiers mots, Nelly Brodu incite à savourer ses produits réellement bio. En 1998, avec son mari chevrier, doté d’une DJA (Dotation au Jeune Agriculteur), le couple crée une fromagerie. Avec 92 chèvres au compteur, il n’est pas question de faire de l’intensif.

Les Brodu nomment leur production bio La ferme des saveurs. Confiant en leur savoir faire, le couple décide de ne pas adhérer à l’A.O.C. Pellardon parce qu’il réfute d’emblée tout cahier des charges : cette appellation semble réservée aux industriels du fromage et celle-ci est contraignante pour Nelly et son mari. Le couple refuse ce millefeuille administratif.

Leur troupeau de chèvres, dépourvu de toute puce électronique à l’oreille, pour entrer dans un pacage * de traite de leur lait, est éloigné de toute structure d’élevage intensif où le rendement moyen est de 1200 litres de lait pour une centaine de chèvres. Chez les Brodu, pour 92 chèvres, le rendement descend à 500 litres par an. La qualité d’élevage y est indispensable pour l’obtention de celle du bio.

La race de leurs chèvres de Villeveyrac est issue des Saalins de Normandie parce que donnant plus de lait que les Alpines chamoisées. La qualité de cet élevage est soulignée par l’amour et la confiance en ces animaux gardés trois à quatre ans, et suivis par un vétérinaire qui connaît bien cette race.

Cette conférence – dégustation organisée par le SPIP en partenariat avec la DRAAF (Direction Régionale de l’Alimentation, de l’Agriculture et de la Forêt) et la CIVAM (Centre d’Initiatives pour Valoriser l’Agriculture et le Milieu rural), a eu lieu au sein même de la Maison d’arrêt de Villeneuve-lès-Maguelone, le 5 décembre dernier.

Nous remercions vivement les éleveurs qui ont pris le temps de venir jusqu’à nous pour ce moment riche en émotions et en saveurs autour d’un produit emblématique de notre région.

Claude

* Pacage : action de faire paître le bétail – lieu où on le mène

 

Patrice Chéreau, une expression plus théâtrale que filmique

Patrice Cherau

texte publié au journal « HECTOR » atelier du Centre scolaire
de la Maison d’arrêt de Villeneuve-lès-Maguelone

L’homme de cinéma et de l’opéra « Electra », né à Lesignée dans le Maine-et-Loire en 1944 et décédé le 7 octobre dernier était fou de théâtre. Mais aussi un fin observateur de ses parents qui dessinaient des tissus pour des couturiers.
Au début des années cinquante, sa famille vit à l’angle de la rue de Seine et de la rue des Beaux-Arts. « Il suffit de passer le pont » comme chantait Georges Brassens pour se retrouver … au Louvre dont son peintre de père fait son terrain d’enfance. A Paris, Patrice Chéreau a pour singularité d’être un homme qui va, comme celui de Giacometti (Jean Genet consacre d’ailleurs un livre au sculpteur). L’atmosphère d’atelier aux narines, il prend pour décor, celui de son peintre de père pour son film : « Ceux qui m’aiment prendront le train ».
Metteur en scène de théâtre, il a entre autres maîtres, Molière, Marivaux, Marlowe, Jean Vilars du T.N.P. et « Le Berliner Ensemble » de Brecht, et Jean Genet. Son art, plus théâtral que filmique, concentre une âpreté soulignée par son physique au regard passionné, qu’il n’hésite pas à mettre en scène.
Son aspect, passablement ténébreux, lui permet de jouer un Camille Desmoulins dans le « Danton » d’Andrzej Wajda (1983). La même année, à Cannes,  » L’homme blessé  » est un film qui heurte et dérange, dégageant un début de fascination qui s’affirmera, plus tard, à Cannes par la consécration de son éblouissant film  » La Reine Margot  » avec deux prix cannois et cinq César.
Au théâtre de la vie, à Nanterre-les-Amandiers, il monte  » Les Paravents  » de Jean Genet, venu le voir. Le théâtre l’aide à vivre. Et s’il est politiquement moins actif, en 1968, qu’un Jean-Louis Barrault dans son théatre de l’Odéon, il est le premier à monter « Splendeur et mort de J. Murieta » (1971) de Pablo Néruda. Puis, à Spolète, en Italie,  » La fausse suivante  » de Marivaux.  » Un marivaudage brutal et désespéré « , écrit dans « Le Monde » Colette Godard qui lui consacre, plus tard, en 2007, un livre sur son théâtre : « Le trajet ».
Personne ne sait comme lui mettre en scène la puissance d’expression des visages et des corps. Il a retenu la leçon de la tétralogie de Wagner de 1976, commencé sous les huées du public et s’achevant, en 1980, par des applaudissements de plus d’une heure. Ce Ring le fait entrer dans la légende. Il devient mondialement connu.
Après Ring en 1981, au faîte de sa gloire, Jack Lang lui propose de diriger un théâtre à Paris.
Pressent-il déjà qu’il ne va pas « faire de vieux os » avec son éclipse d’astre noir, à soixante-huit ans ?
Arborant un sourire cinglant et un phrasé rapide, Patrice Chéreau semblait pressé de conclure une œuvre dûment archivée, il y a quelques années, à l’Institut Mémoires de l’Edition Contemporaine de Caen (IMEC). Avec la passion du travail bien fait, s’il connaît enfin la consécration cinématographique avec son film  » La Reine Margot « , il n’en demeure pas moins un exemple d’homme de théâtre au trajet à la Genet.

Claude

Albert Jacquard, génie des gènes

 

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texte publié au journal « HECTOR »
atelier du Centre scolaire de la Maison d’arrêt de Villeneuve-lès-Maguelone

Né à Lyon en 1925, Albert Jacquard est décédé à Paris le 11 septembre dernier dans son appartement à Montparnasse.

Le généticien avait une profonde empathie pour les exclus du logement social, tant à Paris intra-muros où les habitants apercevaient souvent son humble silhouette avec l’abbé Pierre, que pour les sans-papiers réfugiés dans les églises de la capitale.

Notamment dans l’arrondissement du quatorzième avec l’un des plus grands squats de l’avenue René Coty qui défraya la chronique par la nature violente des expulsions.

Un arrondissement emblématique que je connaissais pour l’avoir habité, au début des années soixante-dix, et où il subsistait encore plusieurs catégories sociales (petites industries artisanales à l’échelle humaine de ce quartier) avant que son tissu ouvriériste ne commence à se déchirer sous la poussée des promoteurs parisiens dénoncés par le chanteur Jacques Dutronc …

Ce quartier du quatorzième, Albert Jacquard le choisit pour y vivre. Issu d’une famille catholique, ce fils d’un directeur de la Banque de France est victime, à l’âge de neuf ans, avec sa famille, d’un accident de voiture.

Perdant son plus jeune frère et ses parents, l’enfant Albert en ressort défiguré.

Longtemps, ce fait transforme sa perception du regard des autres (« J’ai cru qu’ils me méprisaient »).

Fort de deux baccalauréats (maths et philo), élève brillant, il entre en 1945 à Polytechnique pour en sortir ingénieur des Manufactures de l’Etat.

Passager de l’Histoire, il vit la Libération comme « un événement extérieur ». Chargé de recherches à l’INED jusqu’en 1966, il s’oriente efficacement vers la carrière scientifique. Ce sera un départ pour les Etats-Unis où il étudie la génétique des populations.

Les émeutes raciales et la naissance du mouvement hippie, sur fond de guerre du Vietnam, modifient sa vision du monde. Retour en France en 68, avec un DEA de génétique. Il réintègre l’INED comme Directeur jusqu’en 1991. A 47 ans, titulaire d’un Doctorat d’Etat en biologie humaine, il est nommé Expert en génétique auprès de l’OMS de 1973 à 1981.

Ce Commandeur de l’ordre national du Mérite reçoit le prix scientifique de la Fondation de France en 1980.

Ceci, avant d’être nommé membre du Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé. Ce titre lui donne la force de se prononcer contre l’exploitation à des fins commerciales du génome humain et brevetage généralisé du vivant. Et contre l’émergence d’un racisme, prétendument scientifique, qu’il exècre, il crée, en 1979, avec deux collègues, le bulletin « Sciences et tensions sociales » et, deux ans plus tard, « Le genre humain », revue dont il fait partie jusqu’à sa mort.

Proche du mouvement alter mondialiste, c’est un contributeur régulier du journal « Le monde diplomatique ».

En 1994, il est l’un des fondateurs de l’association Droits devant ! Et lance en 2005, L’Appel des vieux avec l’association de l’Abbé Pierre et de six universitaires dont le sociologue Edgar Morin.

Engagé pour la défense des démunis, Albert Jacquard enlève la prescription des victimes d’inceste et de pédophilie afin que les enfants puissent déposer plainte sans restriction de temps. Le combat de ce grand humaniste reste à vivre.

Claude

Le flair efficace de Gérard de Villiers

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texte publié au journal « HECTOR », atelier du Centre scolaire
de la Maison d’arrêt de Villeneuve-lès-Maguelone

 

Fils d’un auteur de théâtre et d’une mère issue de la bourgeoisie d’apparence noble de l’Ile de la Réunion, combattant de la guerre d’Algérie en tant qu’officier, Gérard de Villiers écrit pour Minute, Rivarol, Paris-Presse, France-Dimanche.

Marié quatre fois, père de deux enfants, il se décrit comme résolument à droite, libéral, anticommuniste, anti-islamiste, anti-communautariste, antisocialiste, et déclarera même avoir été accusé à tort de racisme.

 

Auteur des célèbres romans d’espionnage, avec 200 titres débités depuis 1965 (un volume par trimestre), le créateur du Prince Malko est décédé le 31 octobre dernier à l’âge de 83 ans.

Cet ambitieux frais émoulu de Sciences Po admire Ian Fleming (qui, lui, n’a connu le succès que post mortem) et quand il quitte son vaste appartement de l’Avenue Foch où reposent les cendres de ses chats dans de petites urnes, c’est avec un déambulateur.

Pour tenir son timing de business, avec pubs dans le texte pour marques de champagne et de meubles (« J’ai des contrats publicitaires avec ces entreprises ; cela amuse le lecteur mais rapporte peu »), il requiert parfois l’aide de quelques « nègres ».

Si Aurélie Filippetti, Ministre de la culture, pourtant romancière à ses heures, a refusé le moindre hommage à cet as du renseignement, c’est sans nul doute pour les mêmes raisons qu’un de ses prédécesseurs avait refusé de classer la bicoque de Céline (décédé en 1961 à Meudon).

Gérard de Villiers, ce vulgarisateur de la géopolitique avait des lecteurs dans la sphère diplomatique. En particulier pour l’un d’entre eux, Hubert Védrine, l’une des éminences grises de François Mitterrand, ex-ministre des Affaires étrangères qui le lit dans l’avion pour vérifier ce que ses services lui soufflent pour tromper l’ennemi : « L’élite française prétend ne pas le lire mais ils le lisent tous ».

Gérard de Villiers anticipe ainsi l’explosion djihadiste au Sahel « plusieurs années avant l’intervention française au Mali ». En octobre 2012, son livre « Panique à Bamako » narre avec force descriptions les colonnes de 4X4 déboulant dans la capitale malienne.

Ce cri d’avertissement, perçu en haut lieu, ne peut qu’être repris par la presse.


L’intelligence de ce passeur d’informations au flair exceptionnel sur l’échiquier politique international a toujours intéressé différents services : DGSE, DST pour la France, et même la grande oreille américaine qui le loue à travers le « New York Times », saluant la qualité du contexte géopolitique de ses ouvrages.

 

Claude

 

Zoo Story

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Texte publié au journal hebdomadaire « Hector » du Centre scolaire de la Maison d’arrêt de Villeneuve-lès-Maguelone

 

Après la première partie de cette pièce intitulée « La Maison et le zoo », c’est sa deuxième partie, écrite par l’Américain Édouard Albee, traduite et interprété par Jean-Marie Besset, qui a fait l’objet d’une représentation à la Maison d’arrêt de Villeneuve-lès-Maguelone le lundi 16 décembre dernier.

La pièce se déroule dans Hyde Park, à New York. Sur un banc, feuilles volantes autour de lui, le lecteur Jean-Marie Besset voit sa lecture interrompue par un personnage passablement déclassé en faune qui surgit de derrière les arbres. Celui-ci, quelque peu hirsute, l’apostrophe avec des bonds d’homme des cavernes, montant et sautant d’un banc à l’autre. Au lecteur sur son banc, il demande le chemin pour se rendre au zoo du parc. Le lecteur le lui indique mais l’inconnu, interprété par Xavier Gallois, le noie de questions au point de l’agacer prodigieusement. Étudiant son interlocuteur, poitrail soulevé comme un bête, il le renifle et l’analyse par un questionnement à coup de mentons levés, vire et virevolte, jusqu’au bras de fer pour l’appropriation du banc … Affirmant là un comportement de différence sociale …

Le tout joué avec vélocité et une gouaille évoquant celle d’un personnage à la Woyzeck, de Georg Büchner (un jeune auteur décédé à 24 ans dans la misère), anticipant la dramaturgie, plus d’un siècle avant notre époque. Xavier Gallois connaît cette pièce. Je subodore même que, par instants, il en restitue dans son jeu quelques éléments de base, portés à leur paroxysme.

Il y a du « Bateau ivre » du jeune Rimbaud de 17 ans dans cette pièce. Rien ne naufrage. A travers les méandres de son jeu d’acteur, Xavier Gallois ressort magistralement une autre alchimie du verbe. Imprimant dans sa voix une intensité qui va crescendo dans les cinquante-cinq minutes de sa prestation. Outre son texte appris au fil du rasoir, il émane incontestablement de l’acteur de cette « Zoo story » une volonté dramaturgique générant de l’oppression humaine. Non accablé par son angoisse, Xavier Gallois exulte un jeu dépassant, par instants allégrement le « Zoo Story ».

Claude

Le silence de Jean-Pierre Duprey

Jean-Pierre Duprey

« Les larmes sur l’ardoise,
les armes dans la chambre,
quelque chose pensait ….
il fallait que les fantômes mangent !
»



«
La fin et la manière »
Jean-Pierre Duprey (1930-1959) poète, sculpteur, peintre

Le peintre, Tony Fritz-Vilars rencontra une seule fois Jean-Pierre Duprey à son atelier de la rue Saint-Eloi, à Rouen. Selon Tony, Jean-Pierre Duprey avait été traumatisé par les bombardements de sa ville de Rouen et il avait exprimé le désir de voir les travaux de Tony Fritz-Vilars sur ce sujet. Lors de cette seule rencontre, il ne proféra aucun mot. Parmi les toiles accrochées aux murs, il s’attarda sur une toile considérée comme « hors-sujet » puisqu’il s’agissait d’un pendu. (Cette toile fut décrite, en son temps, par le journaliste Roger Parment).

Pourquoi ce choix et ce silence ?

Est-ce par timidité due à son jeune âge, il avait seize ans en 1946, ou est-ce parce que la peinture de Tony Fritz-Vilars, en général, ne lui disait rien, sa préférence alla plutôt aux peintres surréalistes comme Matta ?

Toujours est-il qu’il ne trouva rien à en dire.

Son ami Jacques Brenner lui fit découvrir Artaud et Jarry. Selon la romancière, Annie Guilbert qui le rencontra à Rouen, il admirait Artaud, l’auteur du « Théâtre et son double ».

Artaud venait d’être interné à l’asile psychiatrique de Sotteville-lès-Rouen.
Il reprend allégrement le mot « double » pour le titre de son premier recueil : « Derrière son double ». Ne signait-il pas parfois ses poèmes de « Duprey le Momo»?

N’a-t-il pas fait sienne cette prévision d’Artaud : « On ne me trouvera pas mort, allongé dans mon lit » ?

Deux ans après sa réception par ses amis à la gare d’Austerlitz, venant de l’asile psychiatrique de Rodez (d’où il sera voituré par Jean Dubuffet jusqu’à Ivry chez le Docteur Delmas), son amie Paule Thévenin le retrouvera décédé au pied de son lit. Jean-Pierre Duprey n’est pas insensible à cette prévision. Il écrit : « Pour ma mort inédite, j’arracherais une page anémique de mon carnet de lépreux, cette page est vraiment faite pour le rouge, mais la mort ne le voulut pas ainsi. A cause de toi mon cher pendu, mon demi-frère, mon compagnon d’angoisse, j’ai renié le déjà vu, le déjà fait, le déjà connu ».

Lorsqu’il écrit ces lignes, se doute-t-il qu’il verra un jour son « double » sous forme picturale dans un baraquement qui sert d’atelier à Tony Fritz-Vilars qui n’a encore rien lu de lui ?

Un atelier dressé comme une verrue au bas de sa rue Jeanne d’Arc où il est né et où il alla avec ses camarades de lycée, à l’appel d’un professeur de classe, ramasser les cadavres disloqués par des bombardements de sa ville, pour les recomposer en août 1944. Le jeune Jean-Pierre est âgé de quatorze ans. Deux ans après avoir remué les pierres des maisons rouennaises soufflées par ces mêmes bombardements, il écrit ce poème daté d’octobre 1946 (demeuré inédit jusqu’à l’édition de ses oeuvres complètes) intitulé: « Les pierres »:

« Cent mille soirs ont veillé pour écraser les pierres cent mille ans ont couché ici pour endormir la terre, ô mon Dieu, le monde est vaste mais les temps sont déjà trop lointains et l’âge a pris le goût des pierres. »

Et ce poème s’achève par :
« Et quand j’aurais l’âge de la poussière je sortirais de mon enveloppe, je mangerai le ciel, je boirai l’ombre des pierres, j’avalerai jusqu’à ma propre écorce, car les tombes ont l’âge de la nuit. »

Tony Fritz-Vilars est alors connu pour avoir croqué et peint les désastres de sa ville et des alentours et sur laquelle il publiera, deux ans plus tard, en 1946 « Black-Out », avec en frontispice un dessin de René Joutet qui n’est pas sans évoquer ce que Jean-Pierre Duprey écrira un an plus tard, en 1947, dans un poème inédit contenu dans la publication des « Oeuvres complètes »:
« Où le monde en poumon vaginal ne retient plus les cent villes de nerf l’hémorragie d’une nuit …. »
« Jouissance d’un monstre, c’est ça ? » pouvant se traduire par : « Jouissance d’une ville (aux cents clochers), c’est ça ? » …

Selon Annie Guilbert, Jean-Pierre Duprey a vu (à défaut de le lire) le deuxième recueil intitulé « Black-Out » de Tony Fritz-Vilars.  Ce recueil, dédié à ses amis peintres, était exposé dans la vitrine de la librairie de Monsieur Gosselin, rue Ganterie à Rouen, avec le dessin de René Joutet mis en évidence, et à part.

Le jeune poète laisse entrevoir sa réminiscence de la guerre. Il écrit :

« Je suis tombé dans ta cité, et au fond je me levai, et tout au fond je me tendis et te tendis ma chair, et le feu qui tombait s’éteignit dans le sang …. »

Lors de la dernière confrontation avec le pendu de Tony Fritz-Vilars, il est aisé d’imaginer que le jeune poète ne peut s’empêcher de laisser exploser silencieusement son rire de « cheval macabre», ce rire « ni amer, ni désabusé, ni triste, ni même dédaigneux » que son ami Alain Jouffroy évoque dans sa lettre rouge préfaçant « La fin et la manière ».

Le poète a probablement en tête « La fin et la manière » lorsqu’il affirme à Jean Caillens, lors de son entretien intitulé « Normand de Paris » du 7.02.1959 pour son journal « Le Havre libre », que la sculpture « Habite ses mains ».

Le 2 octobre 1959, il se pend à une poutre de son atelier de sculpture du 21 avenue du Maine, dans le quatorzième arrondissement de Paris. Cet acte ne fait-il pas du poète une stèle énigmatique, une sculpture-insecte calcinée pour s’être approchée de trop près du soleil de l’absolu ?

« Chaque emprunt au bonheur te retombe sur la voix, à la brèche de chaque midi; chaque heure mûrit son fruit, ton dedans minéral te retrouve comme une prière de sommeil à la base de l’enfer! Ô meurs, meurs pour laisser s’échapper ta seconde vie!
Dans quel secret suis-je né ?
Car sur moi peine la sorcellerie du pendule, sur moi se forment les mots, sur moi tu presses l’orbite sans issue de la nuit et mon oeil s’agrandit jusqu’à mourir dans la plainte.

Et voici l’aurore des passions nulles. » (Extrait de « Rien sur la terre » 1946).

Quelle est cette « seconde vie » ? Est-ce la sculpture à laquelle Jean-Pierre Duprey va s’adonner, après l’abandon de la poésie, pour un apprentissage dans les ateliers de serrurier-métalliers chez le maître compagnon René Hanesse à Pantin, au début des années cinquante?

Une sculpture métallique aux griffes rentrées avec, en son centre, un pic d’acier retourné brutalement contre l’ombre de son coeur-piolet, conjure un spectre. Est-ce le sien niché dans l’ombre d’un revenant, striée de lumières noires pour éclairer la marque zébrée d’un oeil de mante-religieuse emprisonnée derrière ses barreaux?

Devant l’oeuvre picturale de Tony Fritz-Vilars, Jean-Pierre Duprey interroge-t-il, déjà, avec obstination, son ombre de futur pendu, une ombre balancée à la poutre de son atelier parisien ?

« La lèvre colorée du baiser de l’espace
Transfiguré, ni mort ni vivant ni fantôme
Quel or dans sa voix que le néant ramasse
Le ciel lui tendant un visage sans heaume ? 
»

Avec ce poème daté de juillet 1946, le poète oppose « à la lèvre du baiser de l’espace », l’or de son silence métallique. Cet or semble se dessouder au chalumeau d’un esprit aux yeux fondus, un de ces silences dressés au bord du vide. Une maudite peau de « Don Juan des ténèbres » ainsi qu’il intitule l’extrait du poème ci-dessus. Une peau écartelée jusqu’aux dents et trouée, par endroits, au pied-de-biche de l’officiant des enfers. Une peau entenaillée par le bourreau des forges qu’animent des forces extérieures. Un écartèlement à vif du corps par les forceps tordus d’un vent magnétique. Une action saugrenue pour catapulter allègrement ses mâchoires repliées par le dedans, avant sa descente solaire de « la fin et la manière ».

Jean-Pierre Duprey, qualifié de « grand poète » (lettre du 18 janvier 1949) par son ami André Breton, aura droit aux honneurs de son « Anthologie de l’humour noir ». Son nom achève la liste des auteurs sélectionnés par le « Pape de la rue Blanche » ainsi qu’il nommait celui qui sut reconnaître en lui un frère.

Claude Ozanne

 

Geno-Malkowski : le peintre polycéphale

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 La peinture de Geno n’est guère facile à saisir. La raison en est que son talent est multiple. Nous pouvons avancer qu’il y a trois peintres différents en lui. Trois tendances qui comportent trois périodes. Pour simplifier, d’une part, la période des bulles, de loin la plus longue, d’autre part, la deuxième : celle du spontanéisme et enfin, la troisième : celle du matiérisme.

Pour ce qui concerne la première période dite des «bulles», son prisme pictural est celui d’un peintre coloriste. Il s’inscrit dans une peinture d’élévation par laquelle, sa matière invite à la réflexion, une réelle invitation au voyage ou je ne sais quel espace intersidéral. Un voyage pour l’esprit, tant par le calme qui s’en dégage que par la sérénité qu’elle ne manque pas de propager. Cette sérénité, Geno l’a acquise, de haute lutte, en Pologne, en peignant, à ses débuts des paysages. Fidèle en cela à ses premiers maîtres, des coloristes hors-pairs, dont le savoir de l’un d’entre eux, du groupe des Nabis, guide ses premiers pas. Il s’agit de Bonnard, étranger à toute préoccupation littéraire, excepté l’illustration des livres comme «Parallèlement de Verlaine », avant de s’éloigner des Nabis pour développer ses qualités expressives de la couleur.

Les premières copies de l’œuvre de Bonnard ne pouvaient pas ne pas l’influencer. Ce travail de copiste, indispensable pour qui veut progresser, lui permet de saisir les éléments essentiels d’un paysage, de le situer dans une mise en toile et d’en brosser énergiquement les différentes tonalités jusqu’à l’effet désiré. Dans la foulée, il apprend que tout dans la nature n’est pas neutre. Les éléments qui la composent ne sont pas fruit du hasard. Mais que leurs différentes situations, à leur place respective, sont la résultante d’un combat pour leur survie. Cette approche de la nature est nécessaire à son apprentissage. Convaincu que chacun d’entre eux occupe une place qui est la leur, dans leur propre enveloppe, Geno éprouve le besoin de pousser plus loin ses investigations sur les motivations des choses. Ce besoin de retourner à la matrice de la vie, le hante. Ce retour à la nature l’habite. Et il ne peut l’exprimer que symboliquement sous forme d’enveloppe en tant qu’émonctoire d’une partie vivante de l’homme : sa peau considérée comme une bulle, plus humaine, peut-être, que chimique. Cette peau constitue un enjeu particulier dans un jeu de sphères volantes, un essaim de bulles plurielles, à l’enveloppe translucide, partie prenante d’une escouade de petites montgolfières, chauffées à blanc. Une escouade qui va là où le vent la porte.

Ici, l’imaginaire du peintre, s’enveloppe. Il détone, sort du ton une multitude d’objets multicolores sur lesquels, il éclate de fulminantes couleurs. L’observation de ceux-ci saisit son esprit. Il en résulte une invitation à la vie. Cette invite plonge le spectateur dans l’allégresse, dès lors qu’il entre de plain-pied dans l’habitacle transparent d’un aéronef aux suspensions les plus inutiles. La raison en est que l’enveloppe de l’aéronef est l’extension de son propre corps de chair et d’os – qui n’ont d’os que le nom et l’apparence.

Leur matière, un peu floue et relâchée, plus ductile que contenue, caracole dans les airs. Elle se déplace avec la grâce d’une méduse extra-terrestre, plus rythmée que propulsée, plus lymphatique que nerveuse, et à peine plus caoutchouteuse que passablement minérale dans sa texture. L’ensemble confère à la bulle, une souplesse d’une chatte en maraude. Chacune de ces bulles, enseigne à Geno d’embrasser la vie, sans laisser pour autant la bride à son imagination. Ces sphères, picturalement soignées, sont délicatement enserrées dans l’enveloppe épidermique de ses sens. Eveillé comme dans un conte des mille et un espaces indifférenciés, Geno possède, comme n’importe quel autre humain, autant de cellules dans son propre corps qu’il y a d’étoiles dans une galaxie se déplaçant en un essaim de bulles. Son principal instrument de bord pour se diriger vers son «ailleurs», est d’ordre  télépathique.

Sorti de sa nuit fœtale, son magma de cellules a jailli, en une lumière boréale. Elle a imprégné son inconscient et Geno s’en souvient au plus profond de lui-même.

Le tout ne brillait-il pas en lumineuses entrailles qu’il convient de pouvoir restituer dans ce tableau, à géométrie variable ?

Un tableau que nulle présence humanoïde ne vient interpeller pour lui demander des explications du type «Pourquoi suis-je né ?», « Où vais-je ?». Le tout scintille, comme il se doit, en gouttes reconnues d’élixir, des gouttes féeriques d’une hallucination intensément vécue. Une hallucination d’énergies multiples, exsudée d’un mouvement continuel, vous pénètre par tous les pores de la peau. Cette énergie, de partout, devenue captive, irradie tout en vous. À votre insu, elle contribue fortement à élever votre esprit promeneur, à l’instar de celui de Geno, guetteur d’absolu.

Un peintre à trois têtes, vous dis-je !  D’où il émane une gaieté de polycéphale en vadrouille. À ce sujet, un esprit sceptique m’a demandé si Geno n’était pas le fruit d’une mystification pouvant faire l’objet d’une illustration pour un texte de nouvelles. Je tiens à le rassurer. Geno n’est pas un Jusep Torres Campalans sorti de l’imagination d’un Max Aub. Il n’a rien à voir, de près ou de loin, avec les réflexions ironiques de certaines critiques qui font dériver l’art pictural vers je ne sais quelle niaiserie. Qui se souvient de la monographie de ce peintre Catalan, présenté de la manière la plus docte, comme l’ami de Picasso et agrémentée, comme le veut le genre, d’une savante documentation : photo de l’artiste en compagnie des plus grands créateurs de son époque avec d’inénarrables extraits de critique noyés dans une copieuse reproduction de tableaux ? Voit-on la tête des experts – ou prétendus tels – ainsi snobés ?

Que le lecteur se rassure, Geno existe bien. Il n’est pas le fruit d’une imagination qui voudrait snober, une fois n’est pas coutume, les historiens qui alimentent les gazettes sur l’art contemporain !

La deuxième période intéresse la spontanéité de Geno. Une dynamique dans laquelle, tous les aspects picturaux du corps humain sont représentés, sans décor particulier, sans objets familiers. Ses figurines font des pieds et des mains pour être reconnues. De cette période de grande fébrilité, il est à la peinture ce que l’écrivain est à l’écriture automatique. Sa création est prolixe (60 tableaux à l’heure). Elle obéit aux mécanismes de son inconscient et passe essentiellement par ce stade.

Pour l’anniversaire des vingt ans de combustibles de l’ E.D.F. à Paris, j’ai assisté à l’exécution d’une peinture devant plusieurs centaines de spectateurs. Geno s’est acquitté de son contrat en moins de trois minutes. (Le tableau, mis à la tombola représentait un homme et une femme « électrifiés »). Cette représentation évoquait, non sans nostalgie, « La fée électricité » de Raoul Dufy commandée, en son temps, par l’E.D.F. pour le Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris. Cette manifestation était le pendant à de précédentes, collectives celles-ci, du programme du Centre Georges Pompidou en août 1993 et de la Défense en juillet 1994, assurées par Geno.

            Avec une capacité de création qui crève la toile, l’œuvre picturale de Geno est liée à tous ces visages agglomérés les uns dans les autres. Dans celle-ci se profilent, des gros, des petits, des joufflus, des émincés, des tire-bouchonnés, des poussifs sans bulle de chewing-gum sur le nez, des sans pif. Le tout avec la joie de vivre, des gueules de chien ou de pignoufs, des têtes de colporteur à qui les fermiers demandaient, autrefois, les allumettes ou le briquet qu’ils portaient sur eux avant d’aller se coucher sur la paille des étables. Avec de vénérables têtes de futurs héritiers, ils faisaient savoir alentour, qu’ils attendaient toujours un héritage. Ainsi se croyaient-ils obligés de l’annoncer pour pouvoir abriter leur misère. L’héritage attendu finissait toujours par arriver. Mais c’était celui de la mort.

            Chaque visage dans la peinture de Geno est, en fait, la parcelle d’un ensemble, une pièce rapportée dans le tout, traité sur le thème de la parcellisation. Elle se figure par cent petits formats carrés de cinquante centimètres sur cinquante, soit dix carrés en hauteur sur dix en longueur. La lecture de cet ensemble s’effectue dans une grande circularité. Elle se fait dans sa division même. Une autre figure, de même type, confondra volontiers ses visages respectifs en un même fond pictural parfois mouvant, de manière à ce que les têtes s’imbriquent les unes dans les autres. Le but de l’opération est de confondre chacune de leurs expressions, de les synthétiser en une seule et unique image pour que l’œil puisse en capter, au premier abord, les multiples expressions de leur finesse. Ces caractéristiques sont parfois des devinettes. Pareilles à celles qui se laissent saisir dans l’album à colorier des enfants. Elles sont, pour le moins, bienvenues dans un monde fortement matérialisé qui dépense, en pure perte, plus d’argent pour ses prisons que pour ses universités devenues le commerce généralisé d’une connaissance livresque. Elles sont un apport essentiel à la formation de l’esprit déjà ouvert. Et elles constituent une indispensable transition aux esprits qui ne sont plus au rendez-vous, par la lecture de beaux livres par le canal duquel, s’effectuait  l’apprentissage de l’esthétisme. En ce siècle utilitaire où la visualisation d’oeuvres les plus créatives est de plus en plus inaccessibles aux petites gens, la peinture d’un Geno qui n’est pas ghettorisée dans des galeries où personnes ne passent, agit en bouffée d’oxygène . Elle est un clin d’oeil au désenchantement de la lourdeur économique ambiante sur fond de pollution pour cause de rentabilité.

Quand la peinture est bonne, elle ne se contente pas de traverser l’histoire des hommes, de faire fi au Tout-État drapé dans les plis empesés de son vêtement social qui écrase, de tout son poids d’impôts, toute initiative individuelle. L’heure n’est pas à l’encouragement au travail créatif, mais au boursicotage et à la rente. En cette basse époque où les démocraties attirent les démagogues de tout poil, la création picturale d’un Geno nous invite à dépasser les obstacles dressés par l’égoïsme contempteur de toute création.

             Quant à la troisième période, rapidement qualifiée de «matiérisme», c’est plutôt une tendance. Et, pour reprendre ce concept de «matiérisme» cher au critique d’art Français Gaëtan Picon pour définir l’art d’un Jean Dubuffet ou d’un Tony Fritz-Vilars, Geno n’a pas, sur ce point, mon adhésion entière. Une peinture ne saurait se juger sur la prétendue qualité d’une matière, fut-elle des plus prolixes !

            Pour développer un art, quel qu’il soit, ne faut-il pas restreindre son espace de vie plutôt que d’en être esclave, l’approfondir plutôt que de se laisser envahir par la décrépitude des origines de la peinture, la superficialité des efforts envers les choses de la vie, en se gardant de toute admiration absolue pour telle ou telle école de l’esthétisme?

            L’avenir des potentialités créatives du peintre n’est certainement pas dans ce cheminement. Il l’est plutôt dans la quête continuelle d’une expression à développer. Sans pour autant tomber dans la quête du Graal et à l’exception de ce pis-aller qu’est finalement la tendance matiériste, il n’en reste pas moins que ces deux premières périodes  procèdent au fondement même de l’œuvre de Geno, peintre polycéphale. Et si ces deux mêmes périodes ne s’enrichissent pas, l’une l’autre, des complexités contenues dans chacune, elles peuvent au moins se confondre, au vue de leur évocation succincte et pour les besoins de la cause, en une seule et même période.

             Toutefois, s’il y a lieu de n’en retenir qu’une seule, ce sera celle des bulles semées de sagesse devant les transformations rapides de la vie avec laquelle, les générations suivantes seront, un jour, contraintes de s’embarquer pour fuir une planète devenue inhabitable.

Claude Ozanne