Le silence de Jean-Pierre Duprey

Jean-Pierre Duprey

« Les larmes sur l’ardoise,
les armes dans la chambre,
quelque chose pensait ….
il fallait que les fantômes mangent !
»



«
La fin et la manière »
Jean-Pierre Duprey (1930-1959) poète, sculpteur, peintre

Le peintre, Tony Fritz-Vilars rencontra une seule fois Jean-Pierre Duprey à son atelier de la rue Saint-Eloi, à Rouen. Selon Tony, Jean-Pierre Duprey avait été traumatisé par les bombardements de sa ville de Rouen et il avait exprimé le désir de voir les travaux de Tony Fritz-Vilars sur ce sujet. Lors de cette seule rencontre, il ne proféra aucun mot. Parmi les toiles accrochées aux murs, il s’attarda sur une toile considérée comme « hors-sujet » puisqu’il s’agissait d’un pendu. (Cette toile fut décrite, en son temps, par le journaliste Roger Parment).

Pourquoi ce choix et ce silence ?

Est-ce par timidité due à son jeune âge, il avait seize ans en 1946, ou est-ce parce que la peinture de Tony Fritz-Vilars, en général, ne lui disait rien, sa préférence alla plutôt aux peintres surréalistes comme Matta ?

Toujours est-il qu’il ne trouva rien à en dire.

Son ami Jacques Brenner lui fit découvrir Artaud et Jarry. Selon la romancière, Annie Guilbert qui le rencontra à Rouen, il admirait Artaud, l’auteur du « Théâtre et son double ».

Artaud venait d’être interné à l’asile psychiatrique de Sotteville-lès-Rouen.
Il reprend allégrement le mot « double » pour le titre de son premier recueil : « Derrière son double ». Ne signait-il pas parfois ses poèmes de « Duprey le Momo»?

N’a-t-il pas fait sienne cette prévision d’Artaud : « On ne me trouvera pas mort, allongé dans mon lit » ?

Deux ans après sa réception par ses amis à la gare d’Austerlitz, venant de l’asile psychiatrique de Rodez (d’où il sera voituré par Jean Dubuffet jusqu’à Ivry chez le Docteur Delmas), son amie Paule Thévenin le retrouvera décédé au pied de son lit. Jean-Pierre Duprey n’est pas insensible à cette prévision. Il écrit : « Pour ma mort inédite, j’arracherais une page anémique de mon carnet de lépreux, cette page est vraiment faite pour le rouge, mais la mort ne le voulut pas ainsi. A cause de toi mon cher pendu, mon demi-frère, mon compagnon d’angoisse, j’ai renié le déjà vu, le déjà fait, le déjà connu ».

Lorsqu’il écrit ces lignes, se doute-t-il qu’il verra un jour son « double » sous forme picturale dans un baraquement qui sert d’atelier à Tony Fritz-Vilars qui n’a encore rien lu de lui ?

Un atelier dressé comme une verrue au bas de sa rue Jeanne d’Arc où il est né et où il alla avec ses camarades de lycée, à l’appel d’un professeur de classe, ramasser les cadavres disloqués par des bombardements de sa ville, pour les recomposer en août 1944. Le jeune Jean-Pierre est âgé de quatorze ans. Deux ans après avoir remué les pierres des maisons rouennaises soufflées par ces mêmes bombardements, il écrit ce poème daté d’octobre 1946 (demeuré inédit jusqu’à l’édition de ses oeuvres complètes) intitulé: « Les pierres »:

« Cent mille soirs ont veillé pour écraser les pierres cent mille ans ont couché ici pour endormir la terre, ô mon Dieu, le monde est vaste mais les temps sont déjà trop lointains et l’âge a pris le goût des pierres. »

Et ce poème s’achève par :
« Et quand j’aurais l’âge de la poussière je sortirais de mon enveloppe, je mangerai le ciel, je boirai l’ombre des pierres, j’avalerai jusqu’à ma propre écorce, car les tombes ont l’âge de la nuit. »

Tony Fritz-Vilars est alors connu pour avoir croqué et peint les désastres de sa ville et des alentours et sur laquelle il publiera, deux ans plus tard, en 1946 « Black-Out », avec en frontispice un dessin de René Joutet qui n’est pas sans évoquer ce que Jean-Pierre Duprey écrira un an plus tard, en 1947, dans un poème inédit contenu dans la publication des « Oeuvres complètes »:
« Où le monde en poumon vaginal ne retient plus les cent villes de nerf l’hémorragie d’une nuit …. »
« Jouissance d’un monstre, c’est ça ? » pouvant se traduire par : « Jouissance d’une ville (aux cents clochers), c’est ça ? » …

Selon Annie Guilbert, Jean-Pierre Duprey a vu (à défaut de le lire) le deuxième recueil intitulé « Black-Out » de Tony Fritz-Vilars.  Ce recueil, dédié à ses amis peintres, était exposé dans la vitrine de la librairie de Monsieur Gosselin, rue Ganterie à Rouen, avec le dessin de René Joutet mis en évidence, et à part.

Le jeune poète laisse entrevoir sa réminiscence de la guerre. Il écrit :

« Je suis tombé dans ta cité, et au fond je me levai, et tout au fond je me tendis et te tendis ma chair, et le feu qui tombait s’éteignit dans le sang …. »

Lors de la dernière confrontation avec le pendu de Tony Fritz-Vilars, il est aisé d’imaginer que le jeune poète ne peut s’empêcher de laisser exploser silencieusement son rire de « cheval macabre», ce rire « ni amer, ni désabusé, ni triste, ni même dédaigneux » que son ami Alain Jouffroy évoque dans sa lettre rouge préfaçant « La fin et la manière ».

Le poète a probablement en tête « La fin et la manière » lorsqu’il affirme à Jean Caillens, lors de son entretien intitulé « Normand de Paris » du 7.02.1959 pour son journal « Le Havre libre », que la sculpture « Habite ses mains ».

Le 2 octobre 1959, il se pend à une poutre de son atelier de sculpture du 21 avenue du Maine, dans le quatorzième arrondissement de Paris. Cet acte ne fait-il pas du poète une stèle énigmatique, une sculpture-insecte calcinée pour s’être approchée de trop près du soleil de l’absolu ?

« Chaque emprunt au bonheur te retombe sur la voix, à la brèche de chaque midi; chaque heure mûrit son fruit, ton dedans minéral te retrouve comme une prière de sommeil à la base de l’enfer! Ô meurs, meurs pour laisser s’échapper ta seconde vie!
Dans quel secret suis-je né ?
Car sur moi peine la sorcellerie du pendule, sur moi se forment les mots, sur moi tu presses l’orbite sans issue de la nuit et mon oeil s’agrandit jusqu’à mourir dans la plainte.

Et voici l’aurore des passions nulles. » (Extrait de « Rien sur la terre » 1946).

Quelle est cette « seconde vie » ? Est-ce la sculpture à laquelle Jean-Pierre Duprey va s’adonner, après l’abandon de la poésie, pour un apprentissage dans les ateliers de serrurier-métalliers chez le maître compagnon René Hanesse à Pantin, au début des années cinquante?

Une sculpture métallique aux griffes rentrées avec, en son centre, un pic d’acier retourné brutalement contre l’ombre de son coeur-piolet, conjure un spectre. Est-ce le sien niché dans l’ombre d’un revenant, striée de lumières noires pour éclairer la marque zébrée d’un oeil de mante-religieuse emprisonnée derrière ses barreaux?

Devant l’oeuvre picturale de Tony Fritz-Vilars, Jean-Pierre Duprey interroge-t-il, déjà, avec obstination, son ombre de futur pendu, une ombre balancée à la poutre de son atelier parisien ?

« La lèvre colorée du baiser de l’espace
Transfiguré, ni mort ni vivant ni fantôme
Quel or dans sa voix que le néant ramasse
Le ciel lui tendant un visage sans heaume ? 
»

Avec ce poème daté de juillet 1946, le poète oppose « à la lèvre du baiser de l’espace », l’or de son silence métallique. Cet or semble se dessouder au chalumeau d’un esprit aux yeux fondus, un de ces silences dressés au bord du vide. Une maudite peau de « Don Juan des ténèbres » ainsi qu’il intitule l’extrait du poème ci-dessus. Une peau écartelée jusqu’aux dents et trouée, par endroits, au pied-de-biche de l’officiant des enfers. Une peau entenaillée par le bourreau des forges qu’animent des forces extérieures. Un écartèlement à vif du corps par les forceps tordus d’un vent magnétique. Une action saugrenue pour catapulter allègrement ses mâchoires repliées par le dedans, avant sa descente solaire de « la fin et la manière ».

Jean-Pierre Duprey, qualifié de « grand poète » (lettre du 18 janvier 1949) par son ami André Breton, aura droit aux honneurs de son « Anthologie de l’humour noir ». Son nom achève la liste des auteurs sélectionnés par le « Pape de la rue Blanche » ainsi qu’il nommait celui qui sut reconnaître en lui un frère.

Claude Ozanne

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

dix − quatre =